cielo e mar

    Après plusieurs disques chez Virgin Classics (airs d’opéras italiens, airs d’opéras français, zarzuelas, etc…), le ténor Rolando Villazon a signé un contrat d’exclusivité avec le label Deutsche Grammophon, sorte de consécration discographique. Pour ce premier récital, qui selon certaines rumeurs sera très bientôt suivi d’un second, le chanteur a choisi un répertoire qu’il n’a pas encore abordé sur scène. On y entend des airs de La Gioconda, Mefistofele, Luisa Miller, Adrienne Lecouvreur, etc…

    Dans un livret particulièrement riche et bien documenté, Rolando Villazon explique longuement le choix des airs présentés: “J’ai fait beaucoup de recherches, et trouvé bien des choses. Si la partition fait battre mon coeur plus vite et me donne la chair de poule, alors je la prends. Si elle ne parle pas à ma peau, eh bien…[…] La première partie du récital a pour sujet un monde idéal d’amour, extatique et onirique, tel un beau palais de cristal. Puis nous voyons comment cet amour peut se transformer en colère ou en désespoir, et comment le palais tout entier peut se fissurer, nous écraser et nous faire saigner.”
    Effectivement pour trois opéras (Adrienne Lecouvreur, Il giuramento et Mefistofele), Rolando Villazon incarne le personnage à deux moments de sa vie. Dans “la dolcissima effigie”, Maurizio est tout à son amour pour Adrienne. Il attaque la première note de l’air avec une voix chaleureuse et un timbre de velours. Pour rendre son interprétation encore plus émouvante, le chanteur alterne piano et forte en l’espace de quelques notes: ainsi dans la transition “che m’apri la mente. Bella tu sei”, il termine “la mente” sur un crescendo, garde la note et chante ensuite “Bella” sur un piano. Cet effet est très efficace et souligne bien le trouble de Maurizio. Dans le second air “l’anima ho stanca”, en revanche, la voix est plus sombre, le phrasé plus douloureux : le ténor allonge les valeurs des notes sur ”memore affetto in core”. Dans Il Giuramento de Mercadante (1837) Viscardo cherche à revoir Bianca, la femme qu’il aime. Dans le premier air, il cherche à la rencontrer et dans le second air, il vient de tuer son mari et essaie de la revoir pour la dernière fois. Dans « La dei di tutti i cor ! » son chant est rempli d’espoir avec des notes larges, enflammées, en pleine puissance. Mais dans « Fu celeste quel contento », la ligne de chant est brisée, l’air est assez destructué (nombreuses répétitions notamment sur « ma qual lampo »…). Rolando Villazon serait un magnifique Faust de Boïto (1868) dans la mesure où la partition lui permet de convoquer les notes les plus douces de son instrument, les plus aériennes. Dans l’air “Dai campi, dai prati”, il fait bien ressortir le calme et la solennité qu’apporte la religion au personnage. Dans “Giunto sul passo estremo” il se met dans la peau d’un homme sage et posé : il exprime cet état d’esprit avec un tempo lent, des notes d’une très grande douceur.
    Après avoir été un Alfredo, un Duc remarquables, Rolando Villazon tente d’aborder d’autres personnages, d’autres rôles chez Verdi. Dans ce nouveau récital il interprète l’air de Gabriele de Simone Boccanegra (1857) avec une assurance qui ne laisse pas indifférente. La première partie, qui pourrait s’apparenter à un récitatif, est très vivante, presque théâtrale: le chanteur exprime au mieux la peur, l’angoisse, la terreur mais également la colère de Gabriele qui apprend que son pire ennemi est également son rival, du moins le croit-il. La ligne de chant est hachée, les respirations nombreuses, etc… Il est aidé, dans cet air, par la direction très expressive et passionnée de Daniele Callegari. En effet le chef lance son orchestre dans un tourbillon musical au début de l’air “Sento avvampar…”. Rolando Villazon aborde également Luisa Miller avec toute la fougue qui le caractérise. On aimerait d’ailleurs un peu plus de retenue et de nuance dans son chant quand il interprète ce genre d’airs parce qu’il a parfois tendance à en faire des airs de bravoure.
    Quelques airs, présentés dans ce disque, méritent vraiment d’être connus et chantés en concert : certains, assez courts d’ailleurs, sont des merveilles de poésie. La romance de Giovanni tiré de Maristella de Giuseppe Petri (1934) en est un exemple particulièrement poignant. Rolando Villazon chante cette partition aux faux airs de chanson italienne, voire napolitaine, avec du soleil dans la voix et avec une générosité qui n’appartient qu’à lui. La romance de Paolo de Fosca de Gomes (1873), le fameux compositeur de Il Guarany, est très belle et convient parfaitement à la voix du ténor mexicain qui alterne aigus brillants et graves somptueux. Pour donner plus de corps à son interprétation, il n’hésite pas à placer quelques légers sanglots dans sa voix, à détailler chaque note.
    De Ponchielli, on connaît essentiellement La Gioconda mais le compositeur a écrit de nombreux opéras dont Il figliuol prodigo en 1880. Rolando Villazon chante l’air « il padre ! » dans lequel le fils regrette d’avoir quitté sa terre natale. Cette page est très belle et le ténor met bien en valeur la fin avec des retenues, des points d’orgue sur la phrase « e poi morir ».

    Après avoir prouvé et sur scène et au disque qu’il peut très bien assumer les rôles classiques et habituels dévolus aux ténors, Rolando Villazon n’hésite pas à prendre des risques et à découvrir des partitions. Ce disque est non seulement une réussite vocale et artistique, mais également une belle promenade à travers des oeuvres véristes à apprendre à connaître et à apprécier. Il ne reste plus qu’à espérer maintenant que de courageux directeurs d’opéras osent monter sur scène de si belles oeuvres. Avec un interprète comme Rolando Villazon, le succès est assuré!

    Manon Ardouin, mars 2008

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