La Traviata de Verdi à l’opéra de Zürich

    Créée en 2005, cette production de La Traviata a déjà connu maintes reprises avec toujours des distributions plus alléchantes les unes que les autres. Cette saison, la reprise est marquée par le retour de Marcelo Alvarez au rôle d’Alfredo, remplaçant ainsi Jonas Kaufmann initialement prévu. Mise en scène, chanteurs, chef d’orchestre, tous s’unissent pour faire de cette série de représentations un moment exceptionnel qui restera gravé dans les mémoires de tous les amateurs de l’oeuvre de Verdi.

    La mise en scène de Jürgen Flimm est sobre, simple et assez intéressante. Pour avoir vu plusieurs autres mises en scène du nouvel intendant du festival de Salzbourg (un Roméo et Juliette viennois décalé, un Couronnement de Poppée aux couleurs criardes, etc…), on peut dire qu’il est resté assez traditionnel dans sa manière d’appréhender l’opéra de Verdi et le personnage de Violetta: pas ou peu de transposition, pas d’inventions étrangères au livret et au contexte. On n’évite toutefois pas quelques clichés dans l’esprit des mises en scène de La Traviata comme le verre que Violetta jette à terre avant de chanter avec conviction « Sempre libera ». Jürgen Flimm prend le parti de présenter une Violetta malade du début jusqu’à la fin de l’opéra: même dans le second acte où le bonheur aurait pu laisser un peu de répit à la malade, La Traviata tousse assez souvent. Le metteur en scène livre ainsi une lecture noire et sombre de l’œuvre. Le rideau se lève sur des pans de murs noirs mobiles, fermés pendant l’ouverture et qui s’ouvrent pour délimiter la scène et laisser voir une table dressée pour un souper fin aux chandelles. Le champagne coule à flot mais sans trop de démesure. L’ambiance campagnarde du premier tableau du second acte est suggérée par quelques chaises longues, et surtout un potager au premier plan de la scène où quelques salades et fleurs attendent d’être plantées. Le dernier acte est totalement épuré et concentre ainsi mieux la tragédie qui va s’y dérouler: on y retrouve les pans de murs du début. Violetta est couchée dans un lit en fer d’hôpital, il n’y a aucun meuble sur scène. Les costumes sont d’une grande élégance sans être trop fastueux : les robes de bal sont en velours et en satin avec de belles broderies. Les hommes sont habillés en smoking et Alfredo porte souvent des costumes de campagne. Giorgio Germont joue la sobriété avec un costume trois pièces sombre et un manteau.

    Eva Mei est une Violetta très convaincante. Cependant la voix n’est pas très puissante et parfois un peu légère pour les passages plus dramatiques du second acte. Elle interprète une Violetta volage, très joueuse dans le premier acte et au début du premier tableau du second acte. Mais une fois le malheur arrivé, elle se transforme en une Violetta beaucoup plus adulte, bien plus douloureuse. Eva Mei prend une voix inhabitée, blanche pour chanter « ah fors’è lui » et surtout « misterioso » : de cette manière la chanteuse souligne l’impuissance du personnage à supporter une vie qui ne serait pas remplie de plaisirs. Elle va dans le sens de la mise en scène puisqu’à la fin de son air, elle doit embrasser voluptueusement Douphol qui revient sur scène. Eva Mei propose un chant dépourvu d’effets gratuits. Elle essaie d’attendrir Giorgio Germont dans le passage « non sapete » avec un phrasé naturel, un chant simple et digne et sans larmoiements. Elle met certaines phrases en relief: lorsqu’elle se rend compte que même le retour d’Alfredo au troisième acte ne parviendra pas à la guérir, la soprano chante cette remarque avec une voix désincarnée, sans âme ni vie. Elle utilise le même artifice expressif pour la fin de l’opéra à partir de “prendi”, où elle peine à assumer la partition tant elle insiste sur le fait que le personnage n’a plus de souffle et éprouve de grandes difficultés à respirer.

    Marcelo Alvarez semblait avoir abandonné le rôle d’Alfredo Germont pour se consacrer à un répertoire plus lourd (Carmen, Il Trovatore…) mais il n’en est rien. Le ténor argentin n’a pas chanté ce rôle depuis de nombreuses années (une de ses dernières apparitions dans cet opéra doit remonter au début des années 2000 à Nice) et il y revient le temps de cinq représentations avec un plaisir évident. Marcelo Alvarez présente, au premier acte, un Alfredo assez nerveux, stressé : il ne cesse de se déplacer sur scène sans raison apparente, remet en place son costume plusieurs fois, etc… Petit détail qui fait sourire, il apporte à Violetta un beau bouquet de fleurs rouges qu’il n’arrête pas de tapoter pour le rendre plus volumineux. Mais le changement de décor – ainsi que les mois passés auprès de Violetta – fait mûrir le personnage qui se conduit maintenant plus en adulte. Le chant de Marcelo Alvarez s’en ressent : son phrasé est plus legato, la voix est plus puissante, etc… On retrouve alors le chanteur dans l’un de ses meilleurs jours avec l’élégance vocale et la chaleur expressive qui le caractérisent. Il livre une véritable leçon de chant et d’interprétation dans « de miei bollenti spiriti »: il peut apporter toute la douceur nécessaire aux “dell’amor”, qui sont à peine susurrés, comme il peut chanter avec vaillance les “laverò” finaux. Marcelo Alvarez donne toute la mesure de son talent dans le duo du troisième acte “Parigi, o cara” qu’il chante pratiquement tout le temps en mezza-voce: cette douceur vocale achève de rendre cet acte encore plus bouleversant. Le ténor souligne bien dans son jeu, dans son incarnation du personnage, l’évolution d’un jeune homme de bonne famille qui se construit à travers le malheur.
    Thomas Hampson est absolument souverain dans le rôle de Giorgio Germont. Autant il avait été un peu décevant dans la production de Salzbourg, un peu éclipsé par le couple Netrebko-Villazon, autant il est d’une richesse expressive et, bien sûr, vocale dans cette représentation. Thomas Hampson incarne un père un peu froid scéniquement mais chaleureux vocalement. Son entrée en scène est très impressionnante et il montre beaucoup d’a priori au départ contre Violetta, a priori qui s’évanouissent quand il comprend le sacrifice de la jeune femme. On ne soulignera jamais assez le velours et l’élégance de la voix du baryton ainsi que ses facilités qui lui permettent de tout exprimer, de tout nuancer. Il peut se montrer le plus doux et le plus émouvant possible comme dans la reprise en mezza-voce de l’air « di provenza » mais également brutal et violent quand il accentue les « p » de « pensatevi » dans le duo avec Violetta.
    Les seconds rôles sont bien tenus avec une mention spéciale pour le docteur Grenvil interprété par Tomasz Slawinski. Ce jeune chanteur, membre de la troupe de l’opéra de Zurich, fait déjà entendre une belle voix profonde et puissante et une belle carrière ne manquera pas de s’ouvrir devant lui. Un nom à retenir!

    La direction de Paolo Carignani est remarquable. Il donne une lecture très énergique de l’œuvre et met en lumière les pupitres des cordes comme on l’entend assez rarement. Le chef propose des tempi assez lents notamment dans les premières mesures de l’ouverture: il allonge les silences entre les deux premières phrases.

    Une bien belle reprise qui vient confirmer, s’il le fallait, que l’Opernhaus de Zürich est une maison sans laquelle le paysage lyrique serait bien terne. Les chanteurs s’y sentent bien et peuvent alors donner le meilleur d’eux-mêmes comme ce fut le cas au cours de cette représentation. Il ne reste plus qu’à espérer que Marcelo Alvarez aura envie dans les saisons à venir, d’alterner Don José et Manrico avec les rôles qui l’ont fait connaître et apprécier, Alfredo, le duc, car il a encore beaucoup à apporter à ces personnages et aux partitions.

    A noter :
    - On peut retrouver cette production en dvd: Eva Mei et Thomas Hampson sont à l’affiche, Piotr Beczala est Alfredo, et Franz Welser-Möst dirige. La représentation a été enregistrée en 2005 à l’Opernhaus de Zürich. chez Arthaus
    - Reprise de cette production la saison prochaine, qui marquera les débuts d’Anna Netrebko à l’Opernhaus.
    - Marcelo Alvarez sera de nouveau à l’Opernhaus de Zürich pour la reprise de Il Trovatore en décembre 2008.

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