Rolando et Violetta

    Lors de trois représentations exceptionnelles données en septembre 2006, le trio Renée Fleming - Rolando Villazon - Renato Bruson a littéralement enflammé la scène de l’opéra de Los Angeles dans une Traviata qui ne tardera pas à devenir bientôt une référence vidéographique. L’interprétation des trois chanteurs est juste, cohérente, riche et elle est soutenue par une mise en scène classique et respectueuse de l’époque.

    La mise en scène de Marta Domingo n’est guère originale mais elle a le mérite de ne pas desservir la musique. La direction d’acteurs laisse un peu à désirer et compte beaucoup sur les qualités scéniques des différents protagonistes qui, heureusement, ne manquent pas d’inspiration. Pour une production américaine, les décors ne sont pas trop chargés: le premier acte se situe dans le jardin de Violetta, suggéré par des statues et des pots de fleurs gigantesques. Le deuxième tableau du second acte est le plus riche de tous: la couleur dominante est le rouge (tapisseries, fauteuils, tapis…) et souligne la luxure du lieu. Le dernier acte respecte l’intimité de la mort: Violetta ne possède presque plus rien, à part un lit, un canapé… Marta Domingo, en revanche, a fait un très beau travail sur les lumières: pour le troisième acte, par exemple, les chanteurs évoluent dans une lumière bleue et grise. La mort de Violetta est de toute beauté: la jeune femme passe de l’un à l’autre personnage, semble faire ses adieux et finit dans les bras d’Alfredo pour y mourir dans un halo de lumière alors que tous les autres chanteurs sont plongés dans le noir.

    Renée Fleming et Rolando Villazon s’étaient déjà rencontrés lors de quelques représentations de La Traviata qui marquaient les débuts du ténor au Met à New York. A leurs côtés, Dmitri Hvorostovski incarnait Germont et c’est d’ailleurs lui qui était prévu dans ce rôle à Los Angeles mais il a laissé la place à Renato Bruson, baryton verdien s’il en est. Le couple fonctionne bien et livre une interprétation assez originale de l’oeuvre de Verdi. Renée Fleming donne toujours une attitude assez posée à ses personnages. Avec elle Violetta n’est ni une oie blanche, ni une courtisane volage et elle incite alors Rolando Villazon à tendre vers un Alfredo plus réfléchi, plus raisonnable. Ils incarnent deux jeunes gens mûrs, adultes et passionnés et non deux jeunes gens irresponsables et impulsifs.

    Renée Fleming est vraiment une Violetta passionnante de bout en bout. Elle brosse le portrait d’une femme humaine et très - trop - lucide: elle ne semble plus avoir aucun espoir d’une vie meilleure. La chanteuse américaine n’a abordé le rôle de La Traviata que tardivement dans sa carrière. Il est vrai que l’on pourrait attendre une Violetta un peu plus folle et extravagante dans le premier acte mais on trouvera rarement une séductrice si subtile (rien à voir avec les effets d’un goût douteux d’Anna Netrebko). Comme elle le dit elle-même, le premier acte n’est pas vraiment pour sa voix, même si elle passe avec brio les difficultés du “sempre libera”, qu’elle chante sur un tempo assez lent et avec un phrasé alangui (tenues sur les fins de phrase, des “Gioir” détaillés…). Les deux autres actes la montrent plus à son avantage. La confrontation avec le père d’Alfredo est particulièrement poignante car elle crie, hurle presque sa douleur avec des accents d’une tristesse incroyable (“che morir preferiro”). Le passage “dite alla giovine” est magnifique également car Renée Fleming le chante comme si le personnage était déjà mort ou du moins avait compris que son histoire amoureuse, et donc sa vie, est terminée: elle adopte un tempo très lent et blanchit sa voix pour qu’elle paraisse totalement inhabitée. Renée Fleming, pourtant si précise et calculatrice vocalement, semble tellement prise par son personnage et son interprétation que parfois sa voix déraille un peu mais toujours dans un but dramatique (les “sempre” dans son air d’adieu à Alfredo dans le premier tableau du deuxième acte).

    Rolando Villazon a incarné Alfredo sur les plus grandes scènes internationales et c’est très souvent avec ce personnage qu’il a fait ses débuts dans des lieux prestigieux (Bastille, Met, Salzbourg…). Son interprétation a mûri depuis ses prestations à Orange et à la Bastille et il évite de faire tomber Alfredo dans la mièvrerie et la naïveté. Il présente un jeune homme tendre, attentionné envers Violetta mais qui touche à la folie dans la scène du bal au deuxième acte au cours duquel il humilie son ancienne amante: il est à la limite du cri dans les fins de la phrase “ogni suo aver tal femmina…”. Très amoureux, le personnage chante son amour avec passion et douceur dans “un di felice” tout en dentelle: il met en relief, par des ralentissements, des changements brusques de nuances, les mots “delizia al cor” ou “eterea”. Mais les moyens vocaux de Rolando Villazon dépassent maintenant ceux qui sont demandé pour le rôle d’Alfredo. Ainsi il donne un peu trop de puissance dans la cabalette de “Lunge da lei”, ce qui ferait presque ressembler cet air à “Di quella pira”…

    Renato Bruson assume très bien le poids des années et la voix, même si elle accuse un léger vibrato, est toujours aussi belle et puissante. 70 ans au moment de l’enregistrement, le baryton est plus que crédible scéniquement et il possède une présence indéniable: il évolue dans le décor comme s’il était chez lui. Cette assurance lui permet de nuancer chaque mot, chaque note: la reprise de “Di Provenza il cor” est détaillée, précise et le chanteur, avec des sanglots dans la voix, des respirations, parvient à exprimer la tristesse du père d’Alfredo. Un grand artiste!

    La direction de James Conlon est précise, touchante et émouvante. Il sait souligner la tragédie qui se met peu à peu en place ainsi que la douleur des personnages, même dans certains passages où on ne s’attend pas vraiment à cette impression (la descente sur un tempo ralenti avant la cabalette de Germont au deuxième acte).

    Ce DVD est la captation de très belles soirées américaines. Les chanteurs sont exceptionnels et Renée Fleming s’empare véritablement du personnage de Violetta pour en proposer une nouvelle lecture très intéressante. On aimerait voir une telle distribution et une telle qualité visuelle scénique plus souvent dans nos contrées européennes.

    NB : On peut retrouver Rolando Villazon dans le rôle d’Alfredo dans la version déjà légendaire du festival de Salzbourg 2005. Il est accompagné d’Anna Netrebko et de Thomas Hampson. Chez Deutsche Grammophon en CD et en DVD.

    Violetta: Renée Fleming
    Alfredo: Rolando Villazon
    Germont: Renato Bruson
    Gaston: Daniel Montenegro
    Douphol: Philip Kraus
    Obigny: Lee Poulis
    Grenvil: James Creswell
    Flora: Suzanna Guzman
    Annina: Anna Alkhimova
    Giuseppe: Sal Malaki
    Orchestre et Choeur de l’Opéra de Los Angeles
    James Conlon

    Décors et costumes: Giovanni Agostinucci
    Mise en scène: Marta Domingo

    Enregistré à l’opéra de Los Angeles en septembre 2006
    1 DVD, Decca, zone 0 2h20

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